mardi 25 janvier 2022

 


Madame Kara et ses fils
Extrait de : Contes de la Plaine-Pesticide


« On ne juge pas ceux qu'on ne connait pas ! » Voilà ce que répétait sans cesse madame Kara à son fils cadet, Anthony. Une phrase qu'elle articulait sans lassitude et exprimait comme un véritable mantra. Bien qu'elle n'eut aucune idée de ce que pouvait être un mantra.
A travers ce principe elle ne protégeait pas les autres de l'éventuel jugement de son jeune garçon. Mais elle se protégeait elle-même. Sa meilleure défense en toute forme de circonstances était de hurler « on ne se connait pas, chère madame ! » .

S'il y avait bien une chose que Madame Kara ne supportait pas, c'était qu'on la juge sans la connaître.

Mais hélas bien nombreux étaient ceux qui se montraient prompt à juger Madame Kara. A commencer par les professeurs du collège de son fils Anthony, les surveillants, les conseillers et même les autres enfants. Les policiers aussi la jugeait, parce qu'ils avaient bien connu Nathan, son fils aîné. Il y avait aussi la vieille salope de la CAF. Celle de Pôle Emploi. La grosse boulangère décolorée. Ses voisins. Et jusqu'à ses connaissances les plus vagues.

Madame Kara attirait toute forme de jugement et elle en déduisait que les gens étaient tout simplement des cons.

« Je m'habille comme je veux. Je parle comme je veux. J'élève mes gamins comme je veux. Me jugez pas ! On se connait pas !

Anthony pensait à ceci la nuit, lorsqu'il entendait la télévision cracher les slogans débiles des publicités infâmes qui assommaient en permanence sa pauvre mère. La femme, sénile avant l’âge, demeurait prosternée sous ses couvertures, affalée dans son canapé au beau milieu d’un salon plongé dans l’obscurité et dans une épaisse brume dû aux nombreuses cigarettes qu’elle fumait à longueur de journée. Il aurait bien aimé que quelqu'un se plante devant elle et lui dise ses quatre vérités.

Mais elle n'aurait rien écouté puisque. Parce qu'on ne juge pas ceux qu'on ne connait pas ! 

Alors laissez-moi lui rendre service et vous en dire un peu plus sur Madame Kara...



Tout le monde s’accordait à dire que Madame Kara vivait ainsi à cause de son deuil. La jeune mère avait perdu son fils ainé et cela constituait une excuse suffisante pour les institutions, pour la famille proche, pour les voisins et pour ses quelques vieilles amies. Une excuse pour se laisser aller. Être sale. Appauvrie. Et ne plus prendre soin de l'autre enfant qui vivait encore sous son toit. Mais aux yeux d'Anthony (premier concerné, donc) sa mère n’avait aucune excuse. 

Le comportement de Madame Kara n’avait rien d’inédit ou de surprenant. En fait, elle cumulait avant la mort de son fils aîné un certain nombre de défauts qui n’avaient fait qu’accroitre alors que les conséquences de l’accident venaient plonger la petite famille dans de profondes ténèbres. D’aussi loin qu’il puisse s’en souvenir, Anthony avait souvent vu sa mère en arrêt maladie, parfois de manière prolongée. Elle avait toujours aimé boire jusqu’à se rendre ivre morte. Elle s’était toujours beaucoup disputée avec leur père et elle n’avait jamais été une mère très attentive. Même avec Nathan, son plus grand fils.

Aujourd’hui, Madame Kara avait tendance à présenter le garçon décédé comme la 8ème merveille du monde, sa plus belle réussite, son enfant parfait. Hors, si le grand frère d'Anthony n’était aujourd’hui plus de ce monde, c’est parce qu’il avait toujours flirté avec le danger, la violence et l’inconstance, en réponse direct aux nombreux conflits qu’il entretenait avec sa mère.

Anthony le savait. Mais il ne le disait pas. Et d'ailleurs, il ne le dirait jamais. Car cela reviendrait à déclencher une bombe, confesser ce que tout le monde taisait ; son grand frère, Nathan, avait perdu la vie à cause de ses parents. Plus particulièrement à cause de sa mère.

Madame Kara, qui avait grandi dans un petit village près de Toulon, n’avait jamais aimé les filles. Lorsqu’elle était petite, elle ne s’entourait que de garçons rebelles et bagarreurs, avec qui elle jouait au football, volait des confiseries chez l'arabe et rackettait les enfants plus fortunés de l’école Sainte Victoire (une école privée de « culs-bénits » qui rivalisait directement avec la leur).

Il y avait les garçons de l’école, ceux du terrain, et d'autres encore, à la maison. Car Madame Kara était la cadette d’une fratrie de six enfants, dont cinq étaient des garçons. Les deux plus âgés n’étaient que ses demi-frères, les premiers enfants de son père. L’homme avait perdu sa première femme dans le naufrage d’un vieux cargo de pêche qu’il avait hérité d’un oncle et qui avait fait de lui un mauvais pêcheur. Ainsi avait-il arrêté la profession pour se retrouver finalement à boire et vendre du poisson (pêché par d’autres, donc) sur le marché du grand port. L’une de ses clientes, parmi les plus belles et les plus jeunes, était appelé à devenir la mère de Madame Kara. Elle fut sa seconde femme, il l’épousa à peine un an après la mort de la première. Il lui fit quatre enfants. Trois garçons et une petite fille. 

Le quotidien de Madame Kara était fait de boue, de sport, de courses, de bastons, de farces sordides et de punitions en tout genre, inventées avec brio par les instituteurs, les vieux voisins du village, le prêtre de l’église, sa pauvre mère, enlaidit par les multiples grossesses, et bien sûr, son père. L’homme était un impressionnant personnage, strict, coriace, bougon et relativement violent. Oui, Madame Kara vivait dans un univers de garçon. Et madame Kara s’y plaisait beaucoup. 

Mais un jour, elle eut 13 ans et une poitrine bien plus opulente que celle de ses petites camarades. Sa proximité avec les garçons de la région prit un autre visage…

Tout commença lorsqu’une partie de foot avec de vieux copains se termina en une fellation collective sur l’ancienne voie ferrée qui passait derrière le terrain. Puis tout se termina lorsqu’elle s’envoya en l’air avec le plus âgé de ses demi-frères.

Entre les deux événements, la période de son adolescence avait fait d’elle «Barjo la Pute ».

Ses parents avaient décidé de rester sourds à toutes les rumeurs les plus odieuses, mais lorsque la jeune fille profana le corps sacré du grand garçon adoré, elle dut plier bagage et quitter sa famille. Pendant des années, elle ne revit jamais personne mais aujourd’hui, elle se savait être la tante de 24 gamins. Une armée de cousins qu'Anthony souhaitait tenir aussi éloigné que possible de son existence. Des neveux et nièces que sa mère non plus, ne verrait jamais.

Parfois, lorsqu’elle était ivre, Anthony l'entendait marmonner «Barjo la Pute... J’aurais mieux fait de me faire gouinasse ».

Lorsqu'elle quitta sa famille, Madame Kara avait 17 ans. Elle partit avec la vieille voiture qu’une amie lui concéda pour 300 francs et roula jusqu’à ce que l’engin rende l’âme. Elle atterrit ainsi au beau milieu de la Beauce et y resta. Il y avait ici une ville que les habitants du coin trouvaient grande, mais qui ne l’était pas vraiment. Elle y rencontra un homme qui avait du boulot (il conduisait des camions pour le compte d’une entreprise allemande et s’absentait souvent pour piloter jusqu’outre-Rhin) et l’ambition de s’acheter un pavillon trois chambres, dans un petit village à 20 kilomètres de là, moyennant un crédit de 20 ans.

Il avait donc toutes les qualités requises pour offrir à madame Kara une vie de merde. En toute logique, elle s’y précipita. Comme faisaient, font encore et feront éternellement les gens qui, du même coup, font des enfants sans en vouloir vraiment.

Anthony avait depuis longtemps appris que cette attitude, à priori curieuse, était en fait d’une banalité affligeante. Il lui semblait que le rêve de son père et la désillusion de sa mère furent le lot commun de la plupart des êtres humains, qui se félicitaient de traverser sans encombre cette glorieuse vie. Qui était donc une vie de merde.

Madame Kara devint Madame Kara après un mariage qui se termina aux urgences (parce que le jeune marié tomba dans un coma éthylique). Ils eurent un premier enfant que Madame Kara voulut appeler Nathan avec beaucoup d’insistance. Quant à ce choix, elle ne donna jamais la moindre explication. Mais quelques années plus tard, toute la petite famille finit par apprendre que Nathan était le prénom du demi-frère qui lui avait valu d’être bannit de sa propre famille.

Celui la même qui (disait-elle) l’avait soulevé sans crier gare ! Un choix qui restait encore à discuter. Apprenant la nouvelle, le grand frère d'Anthony se sentit une forme de connexion avec cet oncle qu’il ne connaissait pas. Il voulait à tout prix le rencontrer. Il déclara même un jour : « si ça se trouve, c’est mon père ! » - ce qui lui valut de se prendre le premier coup de poing de sa vie, directement de la part de son véritable père. (Par ailleurs, il ne fit aucun doute pour Anthony que Nathan fut bel et bien le fils de son père, tant les deux hommes se ressemblaient un peu plus à chaque jour qui passait).

Mais l’obsession de Nathan pour son oncle ne s’estompa jamais. Aussi, alors qu’il avait 14 ans et désormais, un petit frère, sa mère accepta de le conduire jusque dans le sud de la France, pour qu’il découvre sa famille et Nathan Sénior. 

Nathan et sa mère partirent sept jours. Sept jours d’été durant lesquels Anthony dut prendre soin de lui-même alors qu’il n’était qu’un enfant (son père étant une fois de plus sur les routes). C’est durant cette semaine qu’il prit conscience de plusieurs choses. En tête de liste : ses parents étaient de mauvais parents et dans cette vie, il ne pourrait compter que sur lui-même. À compter de cet instant, il eut à cœur de préserver se préserver de cet environnement néfaste. Il se promit de tout faire pour s’offrir un jour une vie meilleure. Cette résolution commençait par s’épanouir dans une scolarité exemplaire. Ce qui, jusqu’ici, semblait plutôt lui réussir. Il est bien dommage d'avoir à préciser que néanmoins, Anthony finit par sombrer (mais ceci est l'objet d'une autre belle histoire qui s'intitule : Aussi fort que tu peux)

Lorsque madame Kara et Nathan revinrent du sud de la France, ils se haïssaient. Anthony soupçonnait de nombreuses choses à propos de ce voyage, mais il n’en sut presque rien durant des années, jusqu’à ce que son grand frère lui avoue les faits.

Et les faits étaient les suivants : il avait surpris leur mère en train de s’envoyer en l’air avec l’oncle que Nathan avait tant idéalisé, et qui, selon ses dires, n’était rien d’autre qu’un bond à rien. 

Nathan était définitivement devenu un adolescent violent et vulgaire. A compter de ce jour, il se mit à boire, comme mon oncle, disait-il, alors même que ce dernier semblait l’avoir tant déçu. Mais pour Anthony, son frère ressemblait surtout à ses deux parents qui, eux aussi, avaient toujours aimé boire.

Nathan devint un véritable cancre. Il eut de nombreux problèmes avec l’école, puis avec la police et la justice. Il était souvent amoché. Pour ses seize ans, il s’offrit un scooter et un premier accident qui lui valut des béquilles pendant plus de trois mois. Ainsi qu'une balafre sur le visage. Mais cela ne découragea pas et il considérait même que la balafre constituait un atout de séduction. Il devint un tombeur ; toutes les filles lui tombaient dans ses bras, on trouvait même parfois des petites culottes dans la boite à lettre familiale. Anthony ne comprenait pas ce phénomène, parce qu'à ses yeux, Nathan était dégoutant. Anthony décréta que les filles étaient bêtes. Et il devint homosexuel.

Nathan se mit à fumer de l'herbe, à en cultiver et à en vendre. Il rendait sa mère complètement folle. Leur père s’absentait de plus en plus. Il était désormais très clair que les deux adultes n’avaient plus rien d’un couple. D’ailleurs, Madame Kara passait son temps à l’insulter et, depuis qu’elle avait revu son demi-frère, elle ne cessait de dire que c’était l’oncle Nathan qu’elle aurait dû épouser, si seulement on avait bien voulu la laisser faire... 

Nathan vola une première voiture (à un garçon dont il devait se venger d’on ne sait quoi) qu'il fit brûler dans un champ. Puis deux mois plus tard, s’empara de celle de ses parents en pleine nuit, ivre mort, alors même qu'Anthony avait tenté de l’en dissuader. T’inquiète fillette, avait dit Nathan, faut bien faire de la maille si tu veux qu’on se casse d’ici tous les deux. 

Puis il partit en embrassant son petit frère sur le front, ce qu'Anthony détestait alors. Des baisers bruts et secs qui, aujourd’hui cependant, lui manquaient terriblement.

Nathan ne vit pas l’aube et Madame Kara décida qu’il était temps de faire ce qu’elle avait toujours rêvé de faire ; boire, dormir et regarder la télé.

Maintenant que vous connaissez un peu mieux Madame Kara, libre à vous de la juger et de répondre à son mantra :

« Oh que si je te connais ma vieille ! Ou devrais-je dire : Barjo la Pute ! »


samedi 1 janvier 2022

Love et Ex Mortuus



Love et Ex Mortuus 
Extrait de : Contes de la Plaine-Pesticide

Au Pays des Morts et des Vivants, au pays des Morts-Vivants, on avait d’abord cru que grandir, c’était se salir. Au pays des Morts vivaient les Morts et au pays des Vivants gisaient les Morts-Vivants. Dans ce chaos éternel il y avait l’Amour et avant tout, il y avait le Désir. On avait finalement compris que grandir, c’était désirer et que, de manière générale, on se salissait bien à désirer.

Alors Marcus, qui donnait son savoir et son énergie en accordant chaque jour et chaque nuit de sa vie aux Morts, ne savait désirer à présent que ceux qui n’étaient plus. Ceux qui ne savaient plus parler ni même se réchauffer, ils étaient sa seule compagnie et ils emportaient bien souvent dans leurs tombes tout l’Amour que Marcus leur vomissait dessus. Mais les choses avaient radicalement changées car d’aujourd’hui, il avait sût les écouter et comprendre ce qu’ils désiraient. Et ces derniers, les autres, les morts, désiraient avant toute chose, revenir. Marcus ne pouvait qu’être en accord avec ces volontés. Elles étaient l’essence même de ses propres désirs.

Marcus avait passé sa vie à tenter de redonner un peu de vie à ceux qui l’avaient perdu. Il les lavait, les reconstituait, les habillait et les maquillait. Son dessein était de tromper l’œil des vivants qui, pour dire au-revoir à leurs regrettés, préféraient croire qu’ils étaient encore parmi eux. Marcus rendait la mort surmontable. Marcus était de ces artistes dont la raison d’être consistait à fabriquer la plus belles des poudres, pour la jeter aux yeux de ses clients. Marcus était croque mort et sa visée secrète était d’aboutir au mensonge parfait : redonner un semblant de vie à la mort. Ramener auprès de lui les hommes et les femmes qu’il n’avait connu que dans leur état de repos éternel.

Mais cette idée portait un autre sens. Un sens qu’il allait emprunter.

Il voulut faire ça proprement et choisir parmi ceux qui passaient sur sa table, le plus beau d’entre tous les morts. Et ce fut une jeune femme. Trop jeune pour demeurer dans cette stagnation et trop belle pour que Marcus ne la laisse tomber dans un trou - où même le maquillage qu’il appliquait ne serait en mesure de ralentir l’inévitable décomposition. Il assembla les derniers ingrédients quand la nuit fut bien avancée. 

Dans un nuage de fumée, il vit naitre la solution parfaite de son sortilège, une patte rosée et odorante qu’il allait s’appliquer sur les lèvres. D’abord il l’habilla, la coiffa et lui fit des yeux de braises, d’un noir si profond qu’il conférait à la nuit une disposition rassurante. Elle ressemblait à un démon qui, telle la mante, séduirait les hommes pour mieux les dévorer tout entier et se délecter de leur chair, des heures durant. L’horloge sonna minuit et Marcus trouva l’idée intéressante. Il s’étala de sa mixture amère sur les lèvres et embrassa la morte pour que la magie fasse effet. L’Amour en était un ingrédient essentiel. S’il le fallait, il était bien déterminé à se laisser dévorer et à remplacer sa propre vie par celle qu’il allait offrir à ce charmant cadavre. Les secondes passèrent sans que rien n’agisse, mais Marcus ne douta pas un seul instant de l’efficacité de son entreprise. Il avait bien raison. Quand le silence se fit pesant et que la nuit brouillait déjà les esprits, à l’instant où les Morts étaient au plus proche de leur ancien monde, la magnifique carcasse ouvrit les yeux. 

Mais si elle se levait, elle ne vivait pas pour autant. Elle était toujours morte et le demeurerait pour l’éternité, si longue soit-elle.

***

A bien des kilomètres de là, Victor pleurait encore sa belle Elisabeth, qui l’avait quitté deux jours plus tôt. Deux journées qui lui avaient semblé s’évanouir rapidement et, tout à la fois, s’éterniser lourdement. Elisabeth était morte et il comprenait seulement ce qu’une telle chose allé lui valoir ; des années de solitude, de regrets, d’angoisses, de cauchemars et de larmes, à condition qu’il survive aux saisons prochaines. Victor et Elisabeth avaient joui d’un Amour sans nom et plus fort que tout autre (le premier) mais le temps leur avait manqué. Parce que la vie est impitoyable et que les Morts rappellent souvent à leurs côtés ceux qui désirent vivre pour toujours. Ah ! que cette chère Elisabeth était belle et fraiche comme les matins d’été embrumés par les essences de la veille. Ah ! que ce tendre Victor était transit et hébété, par excès de romance. Ils auraient voulu voir vivre un grand mariage et surtout, ils auraient voulu s’admirer prenant de l’âge et glisser lentement vers la mi-mort, qui porte aussi le nom de vieillesse. Mais le sort en avait décidé autrement, Elisabeth était morte avant même qu’aucun d’eux ne puisse quitter ses parents et s’en aller vivre les joies de la vie adulte. Aujourd’hui, Victor était seul et il allait cependant devoir poursuivre toutes sortes de choses qui paraissaient bien ennuyeuses à côté de l’Amour (et surtout, bien futiles à côté de la Mort) ; se lever le matin, aller à l’école, apprendre, travailler et se préparer pour le jour où il lui serait impératif de consumer lentement sa vie pour la gagner. Le monde des Vivants était ainsi et ce pauvre Victor, si jeune et si désespéré, n’y pouvait rien du tout.

Au matin suivant, Victor reçu un coup de téléphone. C’était la mère d’Elisabeth qui commençait de mourir depuis qu’elle avait perdu sa fille. Elle tremblait et eut grand peine à se faire comprendre, tout comme la fois où, quelques temps plus tôt, elle avait dû l’appeler pour lui annoncer le drame. Que pouvait-elle lui vouloir à nouveau ? Pourquoi ne pas le laisser souffrir en paix et en silence ? Elle lui annonçait cette fois des faits bien étranges, qui chamboulèrent un peu plus le trop jeune Victor et son âme si tourmentée. Elle disait qu’elle avait disparu. Qu’Elisabeth avait disparu ! Aussi, elle marmonnait et crachotait diverses histoires à propos d’employés des Pompes Funèbres agressés et torturés. Tout aussi mort que ne l’était la pauvre petite. Elle parlait aussi d’un Homme disparu, qui pourrait bien avoir été enlevé avec le corps d’Elisabeth. Le corps d’Elisabeth. Cette idée le faisait frissonner car il ne pouvait concevoir qu’Elisabeth soit un corps et désormais, rien de plus. Si elle avait souvent
était un corps à sa disposition, celui-ci abritait l’âme et le cœur d’une fille amoureuse et toute pleine de chaleur, elle abritait alors en son for intérieur, un astre lumineux qui, aujourd’hui, s’était éteint. Victor imaginait qu’on transporte le corps d’Elisabeth, comme un sac de viande jeté sur une épaule. Des images qui le révulsèrent et lui firent perdre connaissance. Victor était un garçon frêle et bien embêté par les trop fortes sensations. D’ailleurs, la première fois qu’il eut jouit en Elisabeth, il avait aussi perdu connaissance.

A son réveil il se sentit observé. Il était terrifié, il imaginait bien qu’une enquête fut ouverte et qu’on cherchait en ce moment même la pauvre Elisabeth. Aujourd’hui devait être le jour de sa mise en terre. Ceci aussi, lui avait été pris. Il n’y avait plus rien que l’absence et la désolation. Il n’eut aucune nouvelle, bien que ses parents le questionnèrent toute la journée. Ce qui le blessa profondément. Car il n’entendait plus voir le nom d’Elisabeth se former sur les lèvres de son père et de sa mère, parce que ces derniers ne l’avaient pas aimé. De son vivant. Bien sûr maintenant qu’elle était morte, la petite Elisabeth était un ange et son existence avait été une bénédiction pour leur famille. Maintenant ils saisissaient et admiraient l’Amour que leur fils lui avait porté. Mais tout ceci était un mensonge, car jamais ils n’avaient vu en cette union
juvénile la vérité d’un Amour grandiose. Seulement maintenant, ils disaient y croire. 

Fallait-il qu’Elisabeth soit morte pour que les parents de Victor veuillent qu’il ne l’épouse ? 

Quelle horreur ! Il les quitta et s’en alla profiter du soleil qui rayonnait tristement, là dehors.

***

Toujours suivit par des yeux invisibles, Victor arpenta les rues et les parcs jusqu’à la nuit. Il se dirigea vers le Bois des Oies Battées, une étendue de chênes et de bruyères dans laquelle il avait fait ses premières armes. Ses premiers pas. Ses premières aventures de pirates. Sa première cabane. Son premier excès d’alcool. Son premier baiser et sa première union charnelle. Le Bois-des-Oies-Battées était en cette petite cité, le temple à recours de toute la jeunesse, qui y déversait son imaginaire, ses aspirations, ses fluides et ses rêves. Victor, les yeux asséché, rougis et brulé, s’enfonça entre les troncs qui s’élevaient dans le ciel nocturne, clair et menaçant. La lune était pleine et donnait au bois un air fantomatique, hors du temps, hors de toute réalité. C’était ce que Victor avait ressenti quand sa chère Elisabeth l’avait quitté ; qu’on venait de le transporter dans une autre réalité. Une réalité où il n’y avait plus d’Elisabeth. Mais quelque chose de différent se profilait dans l’air. L’atmosphère s’était alourdit. Victor se sentit entrer dans un état de confusion et d’absence. Un phénomène qu’il avait déjà ressenti, lorsqu’à l’âge de dix ans, il s’était avancé sur la scène du théâtre municipal pour jouer la pièce de fin d’année devant un public fait d’ombres et de silhouettes désincarnées. Il sentit que tout fut possible, à condition qu’il s’offre tout entier à son instinct et à ce qui avait été écrit pour lui. Il avait franchît les limites d’un monde qui n’était pas le sien. Il comprendrait bientôt pourquoi il avait eu le sentiment d’être observé depuis le début de cette triste petite journée. Le monde s’effaça. Parce qu’elle était là. Elle lui apparut entre deux arbres, comme une vision divine et surréaliste, comme une erreur des perceptions et de la réalité. Mais cette vision n’en était pas une, c’était bien réel, car il pouvait la toucher. Ce qu’il fit en versant quelques larmes, que la fille d’un autre monde essuya de sa main glacée. Elle avait un regard de diablesse et la peau blafarde, telle qu’elle était déjà avant sa Mort. Mais les traits furent à ce jour bien plus marqués. Il prit une heure pour lui dire tout son Amour. Une heure de plus pour le faire.

***

S’il était fou ou non lui importait peu, parce qu’il arrivait à sentir son contact et son odeur. Et depuis l’évènement, il s’était pensé prêt à tout pour contempler à nouveau ce visage qu’il aimait, bien au-delà de ce que les ignares qualifieraient de raisonnable. Il lui enleva sa petite robe et observa longuement chaque partie de son corps, comme si cette chance de recommencer était bien la dernière. A son tour, il se déshabilla et orienta les mains de sa belle sur son propre poitrail, comme pour la guider, car Elisabeth semblait bien désorientée. Elle n’avait pas l’air de saisir tout ce que Victor faisait et disait, mais pour autant, elle ne semblait pas vouloir qu’il arrête. Elle était curieuse de comprendre quels étaient ces étranges souvenirs qui lui remontaient en mémoire, quand le garçon soufflait sur son cou et caressait ses cuisses. Ils s’allongèrent au pied d’un arbre et firent l’Amour. Elle semblait s’enivrer de la chaleur de son corps, elle en riait et lui, il pleurait. Parce qu’elle était glacée. Rien ne l’empêcha cependant de continuer à prendre de la température, comme s’il essayait d’en avoir suffisamment pour deux, comme si sa peau brulante aurait le pouvoir de la ramener complètement.

Il en était bien conscient ; elle était là sans y être vraiment. Pas complètement morte, mais pas vivante pour autant. Il expirait et s’embuait pour lui insuffler un peu plus de vie, il jouit pour envoyer cette décharge qui en était l’essence même. Mais quand il se retira, Elisabeth était toujours la même. Elle regardait maintenant le vide et palissait un peu plus à chaque seconde. Il allait la perdre, une fois de plus. Elle disparaissait, lentement. Son regard s’embrouilla et ses épaules se crispèrent. Il voulut crier pour la retenir, mais elle mourrait. Encore.

Alors depuis les buissons surgit un homme, il emmenait avec lui la nuit et tout un attirail d’objets translucides. Parmi ses bagages se cachait une petite fiole dont il s’éparpilla le contenu sur les lèvres avant d’embrasser fougueusement Elisabeth. A ce spectacle Victor ne sût trop quoi dire, d’autant qu’il croyait maintenant avec de grande conviction qu’il était en plein rêve. Il se voyait nu, plaquait contre un arbre, observait cet inconnu et son matériel issu d’un conte étrange, léchant le visage de sa défunte bien aimée qui, sous la lueur de la lune, avait tout d’un monstre. Mais si telle était la réalité, il ne pouvait laisser pareille chose arriver ! Alors il voulut chasser l’inconnu, mais avant qu’il ne pût faire quoi que ce soit, Elisabeth s’était quelque peu réveillée et tentait maintenant de se relever. C’était donc cela l’explication à ce retour inattendu, les raisons de cette mystérieuse disparition. Victor ne voulut pas savoir si l’homme était sorcier ou bien Dieu. Il voulut lui prendre sa magie, ses effets et lui dérober sa créature qui n’en était pas une. Alors il se jeta sur lui et l’étrangla jusqu’à ce qu’on se regard se perde. Mais il avait là déchaîné en Elisabeth une forme de colère. Elle avait sans doute apprécié l’homme qui était son second père. Celui-là même qui l’avait créé. Mais elle ne put en vouloir trop longtemps à Victor, parce que sans pouvoir mettre le doigt sur quelques vérités, elle savait qu’elle pouvait lui faire confiance, bien plus qu’en n’importe qui. Alors elle lui tendit une main et se rappela qu’elle avait fait un long chemin pour trouver réconfort dans les bras de ce demi-étranger, qu’elle avait le sentiment de connaitre d’une autre vie. Victor vit qu’elle était effrayée mais qu’elle l’accepterait comme un guide, comme un père et comme l’amant qu’il avait toujours été. Il enterra le corps du croque-mort, entreprit de prendre toutes ses affaires dans lesquelles le secret de la vie était consigné, puis il guida Elisabeth à travers les bois, jusque dans sa chambre où il la cacha pendant de longues semaines. 

Les temps suivants furent délicats. Si Victor trouvait bien son compte à regarder Elisabeth dès le levé du soleil et prenait grand plaisir à la réchauffer, il commençait à éprouver de grandes difficultés pour cacher son existence au reste du monde. D’autant que la ville entière cherchait maintenant le corps de la petite Elisabeth. Dans cette quête, ils avaient finis par retrouver l’homme que Victor avait tué. La panique le gagna mais il tentait de préserver Elisabeth de toute cette agitation. Elisabeth était très troublée et très instable. Aussi, il arrivait régulièrement qu’il la retrouve complètement morte sur son lit. Lorsqu’il rentrait de l’école. Gisante, nue, dans ses draps glacés. 

Alors il imitait le sorcier et s’étalait un peu de son produit sur les lèvres pour embrasser Elisabeth et lui insuffler encore un peu plus de vie. Dans toutes les bricoles et les écrits de l’homme, il ne trouva pas comment reproduire la substance et il dût bientôt économiser les doses. Si bien qu’il laissait parfois la jeune fille dans son état de mort des jours durant. Mais alors, son corps pourrissait et non seulement l’odeur infecte le trahirait un jour, mais en plus, ainsi sujette à la décomposition, Elisabeth avait du mal à retrouver son doux visage, même lorsque Victor la ramenait pour qu’ils s’étreignent, le temps d’une nuit. Bientôt, elle devint monstrueuse, décharnée, puante et d’une fragilité qui amenait parfois Victor à la détruire un peu plus dans le va et vient de ses coup de reins.

Il n’y avait que très peu de solution à ce problème et Victor en était bien conscient. Alors, plutôt que de lui faire ses adieux, il préféra la rejoindre. Ils s’allongèrent tous deux sur son lit, entièrement nus, leurs peaux au contact du vent d’été qui traversait la fenêtre. Victor ouvrit les veines de ses petits bras et allongea son visage bien en face de celui d’Elisabeth. Elle comprit bien ce qui arrivait, parce que les choses de la Mort lui étaient familières. Elle se laissa emporter par le mal qui la rongeait depuis bien longtemps maintenant.

Tandis que d’autres s’évertuaient à jouir en un seul cri, eux tentaient de mourir en un seul souffle.

Au Pays des Morts et des Vivants, au pays des Morts-Vivants, on avait d’abord cru que grandir, c’était se salir. Au pays des Morts vivaient les Morts et au pays des Vivants gisaient les Morts-Vivants. Dans ce chaos éternel il y avait l’Amour et avant tout, il y avait le Désir. On avait finalement compris que grandir c’était désirer et que de manière générale, on salissait bien à désirer.